Qu’est-ce qu’un cryptide ?

 Voici la définition, plutôt juste mais pas entièrement, que l’on peut trouver sur Wiktionnaire :

Cryptide \kʁip.tid\ masculin

Créature ou animal légendaire dont l’existence est envisagée au travers de témoignages mais non confirmée par des preuves matérielles, comme le yéti, le monstre du Loch Ness ou l’okapi (avant sa description scientifique).

Comme il n’existe pas vraiment d’institution qui canalise la cryptozoologie, il revient à ceux qui la pratiquent de composer une définition du sujet d’étude. Je vous propose donc de découvrir les notions que le terme “cryptide” recoupe, et d’éclaircir tout ce qu’on peut ranger derrière cette vitrine de foire aux monstres.

Ulisse Aldrovandi

Pour servir d’introduction à ce petit discours, appuyons-nous sur les travaux d’Ulisse Aldrovandi, scientifique italien de son état, à l’époque de la Renaissance. Monsieur Aldrovandi avait sans doute la plume qui le démangeait, car il laisse à sa mort une faramineuse quantité d’ouvrages et de dessins. Ses représentations d’animaux fantastiques sont pertinentes dans le sens où elles traduisent à merveille l’aspect composite qu’on peut donner à de telles créations. Entre les animaux de la “réalité réelle du monde véritable” et ceux que l’esprit humain peut imaginer, il y a parfois un gouffre immense. Mais il y aussi une constante : il est très difficile, voire quasiment impossible, d’inventer des formes qui ne s’inspirent pas un minimum des formes de vie existantes et connues (Fig.1)

Même l’Alien viscéralement repoussant de Ridley Scott doit remercier tata la murène, pour l’empreint de sa double mâchoire.

Cependant, l’imagination et la réalité peuvent ne pas être très distincts, surtout lorsqu’on a une bonne connaissance de l’animal en question : en conséquence, il n’y a plus besoin de combler les manques par du flou ou des éléments rajoutés. Prenons cette autre illustration du naturaliste italien :

On pourrait croire que cet animal n’est qu’une chimère dans les rangs bien garnis des monstres marins. Certes, son oeil et sa bouche semblent emprunter à l’Homme une certaine malice, et pourtant, la représentation est étonnamment proche d’un requin qui existe bel et bien. Personne ne reste indifférent au surprenant regard de la centrine commune (Oxynotus centrina).

Démêler le vrai du faux, séparer le noyau de réalité de sa pulpe imaginaire n’est pas une chose facile, mais c’est bien là une grande partie du travail du cryptozoologue. Qu’en est-il de son sujet d’étude, le cryptide ?

Ceci n’est pas un animal énigmatique.

Je pense que nous serons tous d’accord pour dire que l’animal ci-dessus n’a rien de mystérieux ; c’est une poule. Pour peu qu’on ait eu la chance de mettre notre nez dehors, on en a aperçu une dans notre vie, et si ce n’est gambadante, au moins dans notre assiette. De nombreuses différences opposent cette volaille de basse-cour et les créatures mythologiques, parmi lesquelles, notamment, qu’elle soit tangible — par bien des façons, même celle de réveiller les gens en gloussant à toutes heures, ou en autorisant l’espèce humaine à concocter des omelettes. Ceci étant, une seule condition est nécessaire pour établir qu’un animal existe : posséder un spécimen, mort ou vif. Il doit exister, à travers le monde, un musée dont les étagères sont hantées par un tel spécimen de poule, garni d’une étiquette rouge portant la mention “holotype“, et sur lequel a été établi la description zoologique de la poule domestique. Ce processus dote le spécimen d’un nom scientifique, en l’occurence Gallus gallus domesticus — avec ici un épithète de sous-espèce. C’est ainsi qu’un organisme passe officiellement le porche de la réalité, et que la communauté admet son existence.

D’ordinaire, le reste des animaux, que l’on qualifie volontiers de “monstres” ou de “créatures”, est relégué à la mythologie. Le dragon, par exemple, qu’il soit occidental ou oriental, n’a jamais laissé sa dépouille rejoindre les collections muséales, on est donc en droit de douter de son existence réelle. Dans quelques cas même, le bon sens nous permet d’abandonner tout espoir de découvrir ces animaux exactement comme ils sont dépeints dans la fiction. Le dragon occidental est souvent décrit avec quatre pattes et une paire d’ailes osseuses, ressemblant fort à celle des chauve-souris. En théorie, cette paire d’ailes résulterait aussi, chez le dragon, de la spécialisation du membre chiridien des tétrapodes. Jamais dans l’histoire évolutive de la planète n’ont été découverts des vertébrés qui possédaient deux paires de membres attachés à la même ceinture — en l’occurence, les membres antérieurs et les ailes du dragon rattachés à la ceinture scapulaire. Aucun intermédiaire structurel ne peut suggérer que cela se soit produit au cours de l’histoire de la vie : Il est donc impossible de découvrir un jour un dragon à six membres, parmi une légion d’autres arguments discriminants.

On peut donc imaginer deux domaines théoriques : le mythe, d’un côté, qui réunit les éléments zoologiques de fiction, et la zoologie, de l’autre, qui regroupe les organismes réels et décrits dans la littérature scientifique (Fig.3). La poule rejoint dans notre exemple la case de la réalité, le dragon stricto sensu, la case du mythe. Voilà ! Et si tous les cas étaient aussi simples que celui-ci, il n’y aurait pas de cryptozoologie.

Qu’en est-il des animaux dont parlent certains autochtones ? Qu’en est-il de ceux que l’on connaît uniquement par les légendes, les témoignages, et ceux qui livrent rarement des indices matériels, et plus rarement encore une dépouille ? Les ranger dans la case de la fiction parait plus raisonnable, mais l’histoire nous enseigne que se fermer des portes est un pari dommageable. On ne peux pas non plus accepter leur existence d’emblée, car la description nécessite un corps — Nessie, le célèbre monstre du Loch Ness, s’est vu attribué le nom Nessiteras rhombopterix, ce qui est largement prématuré si l’on est regardant du Code de Nomenclature Zoologique. Ces animaux énigmatiques donc, sont condamnés à stationner dans une sorte de purgatoire — une “zone grise” selon les propos de Benoit Grison — jusqu’à ce que leur statut soit tranché.

Prenons un exemple qui parle à tout le monde : celui du Kraken — on parle ici du céphalopode gigantesque, principalement mentionné à partir de la Renaissance, et non pas du Kraken du folklore norvégien qui se rapporte d’avantage à une baleine ou à un crabe. Que faire de cet amas de tentacules dévoreur de navire ? Les détracteurs de ce genre de monstre ne craignent rien tant qu’aucune preuve importante ne vient ébranler leurs certitudes, en fait, si rien n’est fait, on ne peut pas prouver l’existence d’un tel animal, à moins de tomber dessus par hasard. Jusqu’ici, on pouvait penser que le kraken était uniquement le produit de l’imagination des marins alcoolisés, jusqu’à ce qu’on tombe sur un spécimen de pieuvre échouée, de quelques cent mètres de long ; ce qui ne risquait pas d’arriver, selon le bon sens. Cent mètres de long ? Certes non, mais l’affaire réservait néanmoins une belle surprise. Nous ne reviendrons pas ici sur l’histoire — longue et passionnante — de la découverte d’une singulière entité qui a étonné ses découvreurs par sa grandeur ; je parle bien-sûr du calmar géant (Architeuthis dux). D’abord perçu par des marins, puis par quelques promeneurs lorsque son corps venait pourrir sur une plage, le calmar géant a finalement été filmé, vivace, dans son milieu naturel. Nombreux sont ceux qui ont formulé l’hypothèse que l’observation de ces animaux aurait pu influencer les récits au sujet de pieuvres géantes : il est impossible de remonter et de confirmer cette origine, mais l’idée n’est pas si saugrenue. À posteriori, on peut au moins dire que le calmar géant est une partie de notre noyau de vérité, et que le kraken est l’enrobage de fiction qui l’entourait (Fig.4 ; Fig.5). Nous reviendrons sur le kraken dans un dossier dédié.

En somme, un cryptide est une entité problématique car il est un alliage de fiction et de réalité. L’objectif premier d’une enquête cryptozoologique est d’évaluer si sous l’enveloppe de la fiction se cache une ou plusieurs espèces animales bien réelles. Si c’est le cas, la découverte d’un spécimen de cette ou ces espèces permet de résoudre l’ambiguïté inhérente au cryptide, et de rendre aux domaines de la fiction et de la réalité leurs parts respectives.

Après ce processus, le cryptide, en théorie, n’existe plus en tant que tel. Un petit exemple : plus personne aujourd’hui ne parle de cryptide quand il évoque le panda. Pourtant, ce dernier, alors qu’il n’était pas décrit par la science, se dissimulait sous une vague légende d’ours herbivore, étrangement coloré, censé habiter quelques lointaines contrées chinoises. Il se trouvait alors bien peu de savant enclin à accepter son existence.

Voilà déjà un bel aperçu du cryptide, mais je sens que la notion pourrait encore paraitre un peu confuse. Pour proposer une définition plus claire, découvrons à présent les critères qui en définissent les contours. Les voici :

  • Critère de population, ou d’espèce
  • Critère d’inconnu partiel
  • Critère de contexte

I. Critère de population, ou d’espèce

La partie tangible du cryptide doit répondre à un critère d’historicité, c’est-à-dire que les animaux réels qui peuvent en être à l’origine s’inscrivent dans l’histoire de la vie sur Terre. Ce sont des lignées qui ont un passé évolutif, à la différence de créatures uniques sorties de nulle part.

Il est évident pour le chercheur que si des animaux restent à découvrir, il s’agit bien de populations reproductives et non pas d’entités individuelles — dans ce cas, l’entité relève soit de la tératologie, soit de la pure métaphysique.

Or, nous avons souvent cette tendance à conjuguer plusieurs observations avec un monstre unique et à caser des éléments pluriels dans un seul dossier. A-t-on jamais parlé des Nessies ? On dit bien LE monstre du Loch Ness ou LE yéti. Dans un monde où Nessie est réelle, elle n’est pas descendue du ciel pour se jeter dans les eaux froides du lac : elle possède un géniteur et une génitrice, qui eux-mêmes doivent avoir des parents. C’est ici un biais de pensée qui individualise tout ce qui gravite autour de l’entité en question. Le travail du cryptozoologue est aussi de décomposer ces éléments un à un.

Un cryptide ne devrait pas non plus être un accident, un individu souffrant de malformation (domaine de la tératologie).

Définition de Tératologie, d’après le Musée d’Histoire de l’enseignement vétérinaire de Lyon :

Science des monstruosités (au sens médical), la tératologie étudie les malformations du sujet dont la conformation s’écarte de celle qui est naturelle à son espèce ou à son sexe. Les monstruosités sont dues à des anomalies de développement (d’origine génétique, infectieuse, toxique, radioactive ou mécanique).

Remarque sur les entités problématiques : Le discours médiatique place souvent les organismes extra-terrestres, les esprits et les cryptides dans le même champ de recherche. Les deux premiers doivent être rejetés, selon notre critère : les aliens et les fantômes ne sont pas une population stable dans la nature, pire, ils ne répondent pas à l’historicité biologique de notre planète ; évitons donc de les mêler à la cryptozoologie car tant les sujets que les méthodes sont très différents.

e.g. Appliquons ce critère à quelques exemples :

  • Les “Big cats” concernent des apparitions ponctuelles de grands félins en Grande-Bretagne. Il est possible qu’il s’agisse d’individus exotiques isolés, ce qui n’a rien à voir avec la découverte d’une population pérenne d’animaux à l’état sauvage — en effet, il est peu probable qu’une espèce regroupant des individus de grande taille nous soit passée sous le nez dans un pays comme l’Angleterre.
  • Le chupacabra, ou “suceur de chèvre” mexicain, serait un animal encore inconnu qui met à mal les troupeaux de chèvres. Les hypothèses selon lesquelles il s’agirait de bêtes assoiffées de sang venues de l’espace est irrecevable en cryptozoologie.
  • La Bête du Gévaudan est une énigme de l’histoire, mais principalement parce qu’on ne veut voir qu’une seule entité derrière ces carnages, qui sont sans doute la conséquence de plusieurs facteurs. Là encore, je ne qualifierais pas la Bête du Gévaudan de cryptide, car on ne peut pas concevoir qu’une espèce inconnue soit derrière l’affaire.

II. Critère d’inconnu partiel

Clamer qu’un cryptide est un animal strictement inconnu serait faire preuve d’ethnocentrisme. Comment juger quelles informations font loi, quelles données sont les plus importantes entre celles qui sont publiées dans les revues scientifiques, et celles qui sont détenues par Monsieur tout-le-monde ? En théorie, les données scientifiques sont répétables et répétées, les gens peuvent vérifier les protocoles et cela assure aux résultats une relative robustesse, où le subjectif de l’individu occupe une place réduite. Cependant, la science ne peut pas fourrer son nez partout, autrement dit, il existe des espèces encore non décrites, mais connues de certains autochtones.

C’est pour cela que l’on devrait plus rigoureusement dire que les cryptides sont des animaux partiellement inconnus. Si ce n’est pas par le spectre des ethno-savoirs, des légendes, témoignages et traditions que le cryptide se fait connaître, ce peut être par le biais d’indices matériels. Dans ces deux cas, qui ne sont pas exclusifs, l’animal ne figure pas sous un nom scientifique dans une publication, et on ne dispose d’aucun spécimen de référence, en d’autres mots, il n’existe aucune preuve irréfutable de son existence. Les indices ne nous laissent que présager quelle peut être la réalité biologique, sans nous la livrer entièrement.

Thylacine en captivité

Cas particuliers : Le thylacine et autres animaux éteints. Il existe certains cas où l’animal recherché n’est pas du tout inconnu. Le thylacine (Thylacinus cynocephalus), ou loup de tasmanie, est une espèce décrite, avec un holotype, mais elle est considérée comme intégralement éteinte. Pourtant, quelques gens affirment l’apercevoir encore, notamment en Tasmanie, depuis 1936 — date de disparition du dernier individu en captivité. Doit-on alors considérer le thylacine comme un cryptide ? Selon le concept que je développe ici, ça ne semblerait pas cohérent. Et pourtant, il faut comprendre qu’à travers les témoignages apparait une entité qui est de nouveau floue. “Vous avez aperçu un petit animal au derrière rayé de noir ? L’hypothèse du thylacine (noyau de réalité) pourrait expliquer cette observation. Pour traiter ces cas de “résurgences” d’espèce, pour laquelle on peut avoir des suspicions de survivance, la méthode cryptozoologique semble bien indiquée.

III. Critère de contexte

Ce critère reflète une tautologie : un cryptide n’est un cryptide que si on le cherche comme tel. Cela fait pourtant sens, un cryptide est défini dans une démarche de découverte anticipative : une enquête est établie pour évaluer son portrait, ses caractéristiques, etc… Les nouvelles espèces découvertes de façon fortuites par les zoologistes ne sont pas des cryptides, parce qu’à aucun moment leur existence n’a été anticipé de façon spéculative. De façon plus concrète, un organisme est un cryptide lorsqu’au moins un investigateur affirme le chercher en avançant des preuves de sa potentielle existence – bien entendu, il doit respecter les autres critères. 

Ces critères ne sont pas forcément universels, ni immuables. J’ai moi-même changé d’avis plusieurs fois avant de me fixer sur cette base qui me parait refléter au mieux la notion. À présent, voici la définition que Cryptides, enquêtes zoologique vous propose :

Cryptide : Animal fictif qui présente une part de réalité potentielle. Cette réalité peut se composer d’au moins une espèce partiellement inconnue, dont le portrait biologiquement cohérent est dressé lors d’une recherche anticipative.

Pour finir, la définition commune est plus parlante, mais je la modifierais volontiers comme ceci :

Créature ou animal légendaire dont l’existence, non confirmée par un spécimen type, est envisagée au travers de témoignages et/ou de preuves matérielles insuffisantes, comme le yéti, le monstre du Loch Ness ou l’okapi (avant sa description scientifique).

Pour citer vos sources dans vos travaux scolaires ou académiques : Chevillard Louis – 2019 ; Qu’est-ce q’un cryptide ? Cryptides, enquêtes zoologiques.