[krytos] : grec, caché ; [zoos] : la vie ; [logos] : le discours.

Cryptozoologie = la science des animaux cachés.

S’interroger sur la réalité de certains animaux ne date pas d’hier, la démarche de recherche est pratiquée depuis bien longtemps : une page sera précisément dédiée à la rétrospective de l’enquête zoologique, que nous arrêtons ici au milieu du XXème siècle, afin d’énoncer les bases historiques de la cryptozoologie telle qu’on la connait aujourd’hui.

Ivan T. Sanderson
Bernard Heuvelmans, à la télévision française (INA).

Bernard Heuvelmans (1916-2001), docteur ès sciences zoologiques, formula le terme dans les années 1950, pour constater un peu plus tard que quelqu’un d’autre avait usé de ce mot avant lui. En effet, le biologiste américain Ivan T. Sanderson (1911-1973), inventa indépendamment “cryptozoology” alors qu’il était étudiant, par qualifier certaines de ses recherches. On retrouve également “cryptozoological” dans l’un des commentaires d’un reviewer de l’ouvrage de Willy Ley The Lungfish and the Unicorn, en 1941. Quoi qu’il en soit, le franco-belge Bernard Heuvelmans est aujourd’hui considéré comme l’initiateur du mouvement cryptozoologique, comme en témoigne une citation de Lucien Blancou qui lui dédicace un ouvrage en l’appelant “le maître de la cryptozoologie”, en 1959 ; ou encore le surnom qui l’accompagne souvent : le Sherlock Holmes de la zoologie. Le livre de B. Heuvelmans, Sur la Piste des Bêtes Ignorées (1955), a été le premier à réunir des données cryptozoologiques, auparavant traitées dans de rares articles dispersés. Cet ouvrage connut un succès retentissant, et fut traduit internationalement. B. Heuvelmans y défend une idée ayant du mal à s’affirmer à l’époque : “l’aventure zoologique n’est pas morte.”

La lecture des deux tomes a été le point de départ de nombreuses vocations.

Voici la définition de la cryptozoologie, formulée par Bernard Heuvelmans lui-même :

L’étude scientifique des animaux cachés, c.à.d. des formes animales encore inconnues pour lesquelles sont seulement disponibles des preuves testimoniales ou circonstancielles, ou des preuves matérielles considérées comme insuffisantes par d’aucuns.

Pour comprendre la méthode cryptozoologique, reprenons d’abord l’histoire édifiante des Trois Princes de Serendip. Il s’agit d’un conte persan publié par un imprimeur vénicien au XVIème siècle. Lors de leurs aventures, trois princes croisent la route d’un chamelier ayant perdu son animal ; ce dernier leur demande alors s’ils ne l’ont pas vu, et les princes lui décrivent le chameau parfaitement comme il était, à savoir borgne, boiteux, avec une dent en moins, portant une cargaison de miel et de beurre, ainsi qu’une dame enceinte sur son dos. Comme il s’agissait bien de cela à tous niveaux de détails, et que le chamelier ne pu trouver l’animal sur le chemin, les trois princes furent jetés en prison, accusés de vol. Oui, mais voici qu’un jour plus tard, le fameux déserteur est retrouvé et ramené à son maître, qui retire immédiatement sa plainte : les princes sont relâchés et voilà le moment venu d’expliquer à l’empereur comment ils avaient pu connaître ce chameau sans l’avoir ni vu ni volé. Voici les explications qu’ils donnent :

Le procédé mis en place par les trois princes est exactement celui de Sherlock Holmes. À partir d’indices visibles, on imagine des hypothèses sur leurs causes les plus probables. Le regroupement des indices a permis aux princes de dresser le portrait robot du chameau en question ; dans l’histoire, il s’avère qu’ils ont eu raison, mais ce n’était pas certain.

Ce type de raisonnement est aussi présent dans Zadig, de Voltaire, et sera repris sous le terme “Méthode de Zadig” par le célèbre biologiste Thomas Henry Huxley, pour désigner les sciences indicielles, à l’instar de la paléontologie qui se base sur des fossiles (indices) pour produire des hypothèses quant à l’organisme lui-même.

Malgré la complexité des analyses produites, on ne saura jamais avec certitude à quoi tel ou tel dinosaure ressemblait véritablement : on comprends bien que les représentations sont hypothétiques. Il y a une demi-décennie par exemple, on ne pouvait pas imaginer certains théropodes porter des structures proches des plumes.

Mais quel rapport avec la cryptozoologie ? Eh bien tout simplement, cette dernière fait intervenir le même raisonnement. Ce raisonnement, on pense souvent à tort qu’il s’agit de la déduction, alors qu’en réalité il s’agit d’abduction. Pour parler juste, on devrait même dire que Sherlock Holmes est le maître de l’abduction, et non de la déduction.

Prenons un exemple imagé pour bien comprendre l’abduction.

Dans l’exemple ci-dessus, l’essentiel réside dans le fait que la réponse formulée, par essence, n’est pas certaine à 100% : en effet, il peut y avoir d’autres origines à mon oryctérope rouge dont je n’ai pas connaissance, comme par exemple un magasin de vente d’oryctérope rouge dans le quartier. Ce cheminement de pensée s’appelle faire une inférence, c’est-à-dire lier ce que je sais et ce que je vois. En l’occurence je vois que j’ai un oryctérope rouge, je sais qu’il y a un terrier à oryctérope rouge, donc je lie les deux en inférant que cet animal vient de ce terrier, mais là encore, je n’en suis pas sûr. Transposons cela à la cryptozoologie :

Si un certain nombre d’indices pointent dans la même direction : par exemple, si dans une même localité j’ai de nombreux témoignages qui dépeignent un animal inconnu, qu’on retrouve cet animal dans la culture locale et que je tombe sur des empreintes qui pourraient être laissées par cet animal, alors je peux inférer qu’un même animal inconnu pourrait être à l’origine de tout ceci. MAIS ce n’est pas certain, ça reste une probabilité. Les témoins oculaires peuvent se tromper, les légendes n’ont pas systématiquement une base de réel et les empreintes sont peut-être celles d’un crocodile, déformées par le sol ?

Faire de la cryptozoologie, c’est envisager l’existence potentielle d’une espèce animale inconnue avant de la découvrir par hasard.

La cryptozoologie se base sur deux postulats principaux.

I. Il existe encore des animaux de grande taille à découvrir.

C’est sûrement vrai, mais ça l’est de moins en moins. La raréfaction des zones préservées de l’exploitation humaine, le morcellement des habitats et les autres problématiques environnementales actuelles réduisent considérablement les chances qu’il puisse encore exister de solides populations d’animaux de taille appréciable. C’est pour ça que la cryptozoologie, au même titre que ses sujets d’études, est en voie de disparition.

II. Les populations locales connaissent des espèces encore non décrites.

C’est évident : ceux qui habitent près des espèces en question ont plus de chance de les connaître que ceux qui vivent dans des laboratoires situés à des milliers de kilomètres. Il n’est pas étonnant de constater que la cryptozoologie s’est démocratisée dans un respect des savoirs autochtones. Auparavant, la plupart les considérait comme naïfs.

Un exemple simple — et relativement récent — permet de vérifier ces deux postulats, celui de la découverte du petit tapir noir (Tapirus kabomani) en 2013. Les locaux ont été consultés et écoutés sur leur connaissance des différentes espèces, comme en témoigne un contributeur de la publication :

« Les indigènes nous ont été d’une aide précieuse, notamment parce qu’ils connaissent ce tapir depuis des décennies, si ce n’est des siècles. Les chasseurs sont tout à fait habitués à le différencier de ses congénères. »

Un dossier cryptozoologique se constitue autour de trois catégories de données principales :

Les témoignages : il est préférable qu’ils soient circonstanciés et de premières mains, car déjà l’observation humaine est soumise à de très nombreux biais qu’il serait fastidieux d’énoncer ici. Il s’agit souvent du point de départ d’une enquête cryptozoologique, bien que ce ne soit pas obligatoire. Lorsque des descriptions deviennent nombreuses, et surtout qu’elles se recoupent, on peut commencer à se demander si elles n’ont pas une origine commune. Si aucun animal connu ne les explique, il faut peut être chercher du côté de l’inconnu.

La tradition : c’est une donnée à traiter avec la plus grande prudence, car si une espèce inconnue est présente dans la culture, il y a fort à parier que son image soit travaillée et retravaillée ; l’objectif n’étant pas d’utiliser l’entité telle qu’elle mais à des fins le plus souvent symboliques. Rester vigilant aux animaux du folklore peut s’avérer utile pour diriger les investigations.

Les preuves matérielles : Elles peuvent prendre de nombreuses formes : empreintes, fecès, ossements, peau, poils et autre. La preuve matérielle peut être indirecte, c’est-à-dire qu’elle est présentée à travers un média de type photographie ou film (sujet à de nombreuses falsifications). À la différence des deux autres types de données, le matériel est objectif, car il n’existe pas à travers le filtre de l’expérience humaine : l’objet se suffit à lui-même. Notez qu’une moitié de phalange est plus utile à l’identification d’un animal ambigu qu’une vidéo qui le filme.

Les photographies peuvent s’avérer utile pour retranscrire une observation de façon plus objective qu’un témoignage, mais elles sont sujettes à de nombreuses falsifications qui contribuent au discrédit des enquêtes.

Nous l’avons dit, les biais subjectifs liés aux témoignages sont gigantesques, des attentes de l’observateur aux mauvaises conditions d’observations, en passant par la malléabilité des souvenirs, il en faut peu pour distordre la réalité. C’est pour cela qu’il faut une quantité phénoménale de témoignages allant dans le même sens pour contrecarrer les biais de l’individu. Par exemple, Marie-Jeanne Koffmann a circonstancié plus de 700 témoignages à propos de l’Almasty, l’homme sauvage du Caucase, ce qui est un travail remarquable et inégalé, à ma connaissance, en cryptozoologie, mais ils ne constituent hélas pas une preuve suffisante. Le seul moyen de conclure un dossier cryptozoologique, c’est de fournir un spécimen ! Sans corps, il n’y a pas de spécimen “type” à faire rentrer dans les collections, et donc pas de nom scientifique pour l’animal, qui n’est pas reconnu.

Les trois types d’indices ci-dessus renseignent les propriétés intrinsèques du cryptide, plus concrètement, “quelle tronche il peut avoir“. L’apparence de l’animal est certes très importante, mais elle ne fait pas tout le dossier. Il est important de se pencher sur ses propriétés extrinsèques, à savoir son environnement, écologie ou passé évolutif, car un organisme n’est jamais dissocié de ce qui l’entoure : pour réaliser l’utilité de ces critères, cela vous paraitrait-il sensé de chercher un ours polaire en plein désert du Namib ?

Le plus célèbre exemple de l’utilisation des propriétés extrinsèques est celui du monstre du Loch Ness. Plutôt que d’étudier les milliers de témoignages différents au sujet de la bête entraperçue derrière une mince chape de brouillard, des scientifiques ont mis en lumière la richesse de la chaîne alimentaire du Loch, ou plutôt sa pauvreté, devrions-nous dire. En effet, il n’y a tellement rien à manger dans ces eaux que l’ont pourrait difficilement imaginer qu’il héberge annuellement une population pérenne d’animaux aussi colossaux que ceux décrits. Ici, l’environnement ne permet pas de proposer l’hypothèse d’une espèce propre au Loch Ness. De plus, les archives paléontologiques, à défaut de représenter la totalité de la faune passée, sont quand même très précise en terme de faune de grande taille. Si les plésiosaures, ces reptiles marins préhistoriques, avaient réellement survécu à la crise Crétacé-Tertiaire, ils seraient présents dans les archives géologiques. La paléontologie peut ainsi permettre de réfuter certaines hypothèses, tout autant qu’en proposer de nouvelles. En l’occurence, il n’est pas envisageable de considérer Nessie comme un plésiosaure.

Le pourcentage de temps passé à la bibliothèque ou dans la jungle est ici purement indicatif, et varie beaucoup selon les personnes impliquées.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le cryptozoologue est d’avantage un homme de bibliothèque qu’un aventurier, bien que ça dépende des aspirations de tous — quelques chercheurs de cryptide ne font que du terrain, d’autres seulement de la théorie. Sur l’échelle d’un dossier cryptozoologique, le temps passé à récolter les informations devrait être plus important dans un premier temps : sur le terrain, débusquer un animal dans son milieu naturel — n’oublions pas que les derniers grands animaux inconnus, s’ils existent, se trouvent en des endroits reculés et fort inaccessibles — est une tâche ardue, car il faut se battre contre le hasard. Pour limiter ce facteur, il est important de cerner la meilleure zone d’investigation possible.

Le dossier mobilise des connaissances relatives à de nombreuses disciplines : écologie, zoologie, géologie, paléontologie, ethnologie, histoire, géographie, etc… La mission de terrain, quant à elle, peut être dédiée à récolter des témoignages actualisés auprès de la population locale, à la recherche des indices matériels (par des affûts, la pose de pièges photographiques, etc…), pour finir par débusquer un authentique spécimen.

Ce qu’on reproche à la cryptozoologie, à juste titre, c’est de se baser essentiellement sur des données d’ordre subjectif — des témoignages, des éléments de folklore —, il est donc essentiel d’être prudent dans le traitement de ces données, et de ne pas faire d’assertion sensationnelle. Les anecdotes ne sont pas des preuves, elles ne sont qu’une piste à suivre jusqu’à obtenir du matériel objectif. Le cryptozoologue réussit sa mission lorsqu’il obtient un cadavre, alors le cryptide passe dans le domaine de la zoologie et le dossier peut être rangé dans un tiroir.

Chaque découverte anticipative d’animaux peut être qualifié de recherche cryptozoologique, mais ça n’est pas systématiquement fait, et ça n’est pas bien grave.

Par exemple, en 1862, Charles Darwin présentait une orchidée de Madagascar (Angraecum sesquipedale) avec un éperon très long. Voici ce qu’il dit dans son ouvrage :

 […] à Madagascar il doit y avoir des papillons avec des trompes capables d’une extension d’une longueur comprise entre dix et onze pouces ! [25-30 cm]”

En effet, on ne connaissait pas, à cette date, de papillon à la trompe suffisamment longue pour polliniser cette plante. Charles Darwin supposait donc l’existence d’un tel lépidoptère, condition indispensable au maintien de la plante correspondante. On pourrait considérer ici que la découverte de ce papillon (Xanthopan morgani praedicta), 41 ans après la prédiction de Darwin, puisse appartenir au registre cryptozoologique, puisque l’existence de l’espèce a été anticipée avec un quasi portrait robot.

En quelque sorte, Charles Darwin faisait de la cryptozoologie…

  • Grison, Benoit — 2016, Du Yéti au Calmar Géant, le Bestiaire fantastique de la Cryptozoologie, édition Delachaux et Niestlé.
  • Heuvelmans, Bernard — 1955, Sur la Piste des Bêtes Ignorées, Plon.
  • Loxton, Daniel & Prothero Donald R. — 2013, Abominable science, Columbia university press.
  • Raynal, Michel — 2009, Le papillon “prédit” de Madagascar : un succès méconnu de la cryptozoologie. http://cryptozoo.pagesperso-orange.fr/dossiers/papillon.htm